"L'homme d'esprit s'enchante d'eau, l'homme de cœur de la montagne".
Confucius
Le"shan shui", ou paysage chinois
En Chine, plus qu'un art, le paysage est une philosophie. Si plusieurs mots peuvent être utilisés, dans la langue chinoise, pour désigner le paysage, le plus couramment usité est "shanshui". L'idéogramme est constitué de deux sinogrammes signifiant respectivement mont, ou montagne : "shan", et eau : "shui", et désigne les paysages naturels.

Si l'acceptation du paysage, tel que nous le concevons dans notre civilisation occidentale, remonte à la Renaissance, notamment avec l'introduction de la perspective, le paysage chinois, ou "shanshui" est daté dès le IVème siècle de notre ère, déjà bercé par la pensée taoïste : les montagnes, "shan", représentent le "yang", alors que l'eau, "shui", représente le "yin".

La forêt de pierres de Shilin, au Yunnan (province du sud-ouest de la Chine), m'a permis d'appréhender au plus près cette notion du paysage chinois. En effet, le mot chinois "shanshui" ne désigne pas seulement la représentation picturale du paysage : il nomme également le paysage réel. Les lettrés chinois désignent, en effet, un paysage "shanshui", en lui dédiant un mot, un aphorisme ou un poème, qui sera gravé sur le lieu même, dans la roche ou sur une pierre, si cela est possible, ou sur un morceau de bois, souvent dressé en portique. Cette expression littéraire est primordiale en Chine; c'est pourquoi des textes figurent toujours sur les tableaux qui représentent un paysage : "une peinture à laquelle il n'est pas ajouté d'inscription est vulgaire; un paysage sans inscription gravée (ou tablette inscrite) est difficile à reconnaitre" (Chen Congshou - citation extraite du livre de Y.Escande "montagnes et eaux, la culture du shanshui", aux éditions Hermann).

Yolaine Escande écrit également dans son ouvrage, à propos du paysage réel, ou "shanshui" : "c'est le cas par exemple de la forêt de pierres dans la province du Yunnan, dont les rochers calcaires aux formes extraordinaires rappellent une forêt pétrifiée; deux énormes caractères indiquant le nom du lieu furent gravés directement sur l'une des cheminées de pierre par le gouverneur de la province, ancien seigneur de la guerre de la région rallié à Pékin en 1949".
Ces calligraphies remarquées sur les parois de la forêt de pierres de Shilin, considérée aujourd'hui comme une des principales merveilles naturelles de Chine, lui apportent donc la consécration au titre de "shanshui", de toute première importance.

C'est un paysage exceptionnel que l'eau, le vent et l'érosion ont formé sur le plateau karstique du sud-ouest de la Chine, le plus étendu du monde, qui couvre une surface d'environ 500.000 kilomètres carrés. Un labyrinthe naturel donne accès aux richesses authentiques de la forêt de pierres de Shilin, dont 80 hectares, sur 126.000, sont ouverts au public. Le chemin longe tantôt une rivière d'origine souterraine, la surplombe parfois grâce à l'aménagement d'une passerelle, ou encore s'élève vers un belvédère permettant d'embrasser une vue d'ensemble. Les teintes de la roche varient dans une subtile palette de couleurs rabattues, de l'ocre au vert, en passant par de nombreuses nuances de gris. Ici, un rocher semble suspendu, en équilibre précaire à l'aplomb du chemin, qui invite à presser le pas pour traverser ce tunnel improvisé; là, un défilé étroit demande les talents d'un contorsionniste, pour se glisser entre les parois et pouvoir poursuivre son chemin. Ailleurs, une fenêtre, découpée dans la roche, s'ouvre sur une clairière à la végétation tropicale. Tout au long, on surprend de fragiles rameaux qui s'agrippent aux parois abruptes des roches érodées. Leurs feuilles se lancent à la recherche de la lumière, dont les rayons pénètrent avec difficulté au fond de ce chaos, aux formes tant fantomatiques que fascinantes.

Le "shanshui" peut-il être transposable en photographies ?

Dans la peinture de "shanshui" traditionnelle, les différents plans sont généralement représentés avec une égale importance, côte à côte selon le sens de lecture, de droite à gauche pour les rouleaux horizontaux, ou de bas en haut pour les rouleaux verticaux, et non rendu selon la perspective utilisée en occident depuis la Renaissance. De plus, le trait de pinceau qui dessine le paysage doit être unique (référence à l'ouvrage "l'unique trait du pinceau" de Fabienne Verdier - éditions Albin Michel), sans reprises ni retouches, émanant de l'énergie vitale de l'artiste (le souffle = Qi - prononcer "tchi"), à l'image de la calligraphie.
La reproduction mécanique du réel par l'appareil photo, reproduit, certes, la perspective naturelle du paysage. Mais, une fois choisi le cadrage et les réglages de l'appareil, le photographe retrouve, par le geste unique du déclenchement, l'instantanéité de la création. Une série de photographies, représentant chacune une partie d'un paysage, ne peut-elle pas interpréter, elle aussi, le cheminement intellectuel de l'artiste au cours de sa progression dans le lieu, de la même façon que le spectateur pourrait le découvrir sur un rouleau juxtaposant ces différentes vues ?


Ma série de photographies sur la forêt de pierres de Shilin est une tentative de réponse à cette question. Les photos de cette série sont imprimées sur des toiles photographique, sous forme de kakémonos, afin de s'approcher encore un peu plus de la présentation traditionnelle du paysage dans l'art chinois.

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